Un soir au théâtre

Un mercredi soir de novembre, alors que je distribuais le journal La Terrasse devant le Théâtre des Champs Élysées, un homme m’offre gentiment une place pour le concert qui a lieu à 20 heures précises. Pour tout vous dire, la personne qui aurait dû l’accompagner avait un empêchement. J’adore les imprévus de ce genre. Tout est à découvrir. Le ravissement grandissait dans tout mon corps. Vous vous demandez donc, comme moi à cet instant-là : quel est donc le spectacle de ce soir ? Du piano, que nous jouera un certain Grigory Sokolov, apparemment brillant. Mozart et Schumann seront à l’honneur. Je n’ai plus qu’à patienter vingt petites minutes…

Ça y est, le noir est tombé dans la salle et une lumière dorée brille sur scène. Un piano noir trône au centre, seul, au cœur d’une unique matière réchauffant l’atmosphère : un bois aux couleurs crème. Une vague d’applaudissements surgit soudain pour accueillir le virtuose. Malgré sa carrure et son ventre assez prépondérant, il semble survoler la scène de ses pas légers, fluides, sûrs. Peut-être cette attitude est-elle accentuée par le bout de sa veste queue de pie qui ondule derrière lui, et ses cheveux blancs, mi-long, qui volent légèrement sur les côtés de son visage.

Dès les premières notes de la Sonate en Ut majeur K.545 de Mozart, je suis plongée dans une autre dimension. Cela faisait des années que je n’avais pas été à un concert de piano, et quelques temps que je n’avais pas simplement écouté de musique classique sans me concentrer sur autre chose en même temps. Les notes sont si pures. Elles résonnent, virevoltent dans l’atmosphère avec tant d’aisance et de simplicité. Cela semble si facile. Le pianiste est présent, avec moi, et j’ai l’impression d’être, plus que jamais, liées aux phrases qui viennent caresser mes oreilles. Je peux presque palper les notes dans l’air, mais pourtant je ne peux rien voir de la musique que j’entends. Je vois ce qui est joué dans ce qu’elle provoque à l’intérieur de moi. Sensations, images, émotions, pensées…

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Lauriane au Théâtre des Champs Elysées, aquarelle réalisée par Ha Anh Tran (M1)

Lorsque je réussissais à me plonger dans la musique, à m’extraire du monde, cela formait autour de moi comme une sorte de bulle en mouvement constant. Mais on ne parle jamais du professionnel en destruction de bulle, du grand fléau des spectacles et tout particulièrement des concerts solistes : la toux. Vous voyez, cette bulle dans laquelle je tentais de m’immiscer lors de ce concert, de me fondre, était régulièrement abîmée, trouée. Les toux venaient la heurter, la transpercer, et me sortaient du monde magique dans lequel je réussissais (parfois) à entrer. Des rauques, des mûres, des discrètes, des répétitives, des courtes, des timides, des franches, des graves… Elles étaient là, toutes bien entraînées et réalisaient un peu le même travail que la personne qui vous pose une centaine de questions alors que vous êtes happés par film génial qui vous fait oublier la réalité.

Étonnement, la quantité de toux a largement diminué à la fin du concert et est devenue presque nulle entre le troisième et le sixième bis (cette donnée est véridique !). Étaient-elles donc l’expression d’une agitation intérieure, de la persistance du monde extérieur grouillant, stressant ? Si c’est le cas, peut-être faudrait-il, à l’avenir, proposer une micro séance de yoga, ou de respiration, avant chaque spectacle. Cela permettrait de calmer les plus tendus avant la représentation, pour le plus grand bonheur de tous.

NB : Écouter de la musique classique en direct reste tout de même un pur bonheur. De nombreux théâtres et institutions comme Le Théâtre des Champs Élysées ou la Philharmonie proposent des places à 5 ou 10 euros, alors profitons-en !

By Lauriane Porte 

Illustrations by Ha Anh Tran

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