Du miel aux cendres : au delà Lévi-Strauss

Lévi StraussAcadémicien, il n’était pourtant pas immortel. Claude Lévi-Strauss disparaît en 2009 et laisse derrière lui les traces d’une pensée irradiante, sublimée comme les glaces de la comète. En novembre dernier, Google rendait hommage à l’ethnologue en lui consacrant un de ses doodle. Il aurait eu 105 ans il y a quelques mois, l’occasion de revenir sur son parcours et sur ce qui reste de sa pensée.

 Pionnier de l’école structuraliste et du renouveau de l’ethnologie en France, l’auteur de Triste Tropiques (1955) arpentait le monde pour en étudier les mythes. C’est à travers son regard que Google a choisi de célébrer Lévi-Strauss. Leur doodle propose les deux portraits qui illustrent les deux faces d’une même vie, et qui s’emboitent tel un symbolon grec.

Au début de sa vie, le jeune agrégé de philosophie, encore hirsute, est appelé par l’Amérique du Sud. En 1931, il s’envole d’abord pour enseigner à l’Université de Sao Paulo. Mais très vite, il s’éloignera des chemins parcourus pour rencontrer les Bororos et les Nambikwara, des peuples primitifs amazoniens du Sud du Brésil. Une rencontre qui fera de lui l’ethnologue que l’on connaît. Sa pensée brillante s’expose alors au monde et amorce la deuxième face de la vie de Lévi-Strauss : celle de l’intellectuel. A son retour en France, il enseigne ses théories sur les mythes et la parenté au Collège de France, et œuvre à la réhabilitation de la « pensée sauvage. »

Lévi-Strauss traverse les époques et les modes, jusqu’à aujourd’hui, 5 ans après sa mort. Les hommages et autres études biographiques se multiplient pour célébrer le pape de l’ethnologie française. Mais aujourd’hui, après l’essoufflement de la grande époque structuraliste, que reste-t-il exactement de Claude Lévi-Strauss: sa pensée est-elle rentrée dans le domaine public ou parvient elle à séduire avec autant de force qu’avant?

L’une des ambitions aura été de défaire une vision jusqu’ici ethnocentrique des civilisations, trop marquée par une vision marxiste de l’histoire. Par lui, notamment, s’est affirmée l’idée que les peuples primitifs ne sont pas culturellement « sous-développés. » Aujourd’hui que la valorisation des identités et des différences culturelles est devenue un dogme, l’idée semble couler de source. Cependant, il reste essentiel de mesurer l’importance de cette critique car le fond de cette vision ethno-centrée n’a pas disparue.
Que l’on éprouve l’absence de civilisation positivement comme une vertu face à une modernité tentaculaire, ou au contraire comme une tare (idéologie du progrès roi), l’image que l’on a des sauvages se résume à leur propension à être « plus proche de la nature. » Or c’est bien ce que Lévi-Strauss a voulu démythifier en défendant de pensée sauvage et en expliquant que les structures complexes de ces sociétés n’avaient rien à envier aux nôtres. L’idée est que les primitifs relèvent de la culture. En ce sens, en replaçant l’homme primitif au sein de la complexité du monde moderne, l’ethnologue a aussi pensé nos sociétés contemporaines.

Aussi, l’œuvre immense de Lévi-Strauss résonne encore, pertinente, et ces échos façonnent toujours, à leur manière, la pensée contemporaine. Parfaire la science que l’homme a de lui même, penser les structures et les clusters symboliques qui régissent ses cultures, c’est bien la raison d’être des cultural studies qui s’imposent aujourd’hui comme centrales dans l’étude des sociétés contemporaines. Sa pensée irrigue ainsi des champs extérieurs à ceux de l’anthropologie seule, et nourrit des discours bien actuels tant en sociologie qu’en marketing ou en communication.

 Son influence est indéniable et pourtant, même si Google en fait l’objet d’un de ses doodle, la pensée de Claude Lévi Strauss demeure plutôt inconnue d’un large public. Sans doute est-il encore trop tôt pour mesurer la pleine amplitude de sa postérité. Il faudra alors sûrement encore quelques années pour qu’il soit justement reconnu comme un pilier de la pensée moderne, de la même façon qu’Einstein a dépassé le domaine de la physique pour devenir un génie universel. Mais, en attendant, comme la comète, son aura traverse l’espace et le temps et revient au gré des vents.

 For the 105th anniversary of his birth, Google just celebrated Claude Lévi-Strauss in a doodle. In Tristes Tropiques (1955), his most famous book, he exposed his anthropological theories mixing it with philosophical reflections and the story of his life among the Amazonian primitive tribes. Although he died in 2009, his influence on contemporary cultural studies is undeniable: the pope of the French School of structural anthropology remains one of the greatest minds of this century. 

Par Romain Doucende

Crédit image : Google

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